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Les bourreaux du sinai

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Message par komyo le Dim 21 Sep 2014 - 10:10

PAR: CÉCILE ALLEGRA ET DELPHINE DELOGET LE CAIRE ET AL-ARISH/Le Monde/  le Temps 19/9/2014

La péninsule égyptienne est devenue le théâtre d’un monstrueux trafic d’êtres humains. Des Erythréens fuyant la dictature et la pauvreté dans leur pays y sont détenus et torturés jusqu’au paiement d’une rançon exorbitante


«Ils ont ouvert la porte de la prison. J’ai vu dix personnes enchaînées, debout, face contre le mur. Par terre, il y avait un garçon qui n’arrivait plus à se relever. Son dos n’était que chair et os à vif. Et cette odeur de sang, d’excréments… Une odeur de mort.» En mars 2013, Germay Berhane est jeté pour la première fois dans une maison de torture du désert du nord du Sinaï. Il va passer trois mois aux mains d’Abu Omar, l’un des trois tortionnaires les plus redoutés de la péninsule. Supplicié chaque jour, plusieurs fois par jour, sans répit.

Germay Berhane est un jeune homme mince et souriant. Il se cache désormais au Caire, dans le quartier de Fesal. Pour raconter son histoire, il lui faut du courage. Parmi les Erythréens réfugiés dans la capitale égyptienne, rares sont ceux qui acceptent de témoigner. Les blessures sont trop récentes, la peur reste omniprésente. «Rien n’a changé depuis que je suis sorti», glisse-t-il. Rien, c’est-à-dire l’exode massif des Erythréens, leur fuite éperdue par le désert, leur rapt, la séquestration dans des maisons vouées à la torture, les menaces de mort et le chantage aux parents des victimes pour leur extorquer des rançons exorbitantes.

Germay est né il y a vingt-trois ans dans la banlieue d’Asmara, capitale de l’Erythrée, un des pays les plus pauvres et les plus répressifs de la planète. Depuis l’indépendance en 1993, le président Issayas Afeworki a transformé son pays en prison à ciel ouvert et semble n’avoir qu’une obsession: lever des troupes pour préparer une nouvelle guerre contre l’Ethiopie. Quitte à imposer à son peuple un service militaire à durée indéterminée, lequel ressemble plutôt à un gigantesque camp de travail forcé. Son bac en poche, Germay intègre donc la marine et apprend à obéir sans discuter. Un jour de janvier 2013, des papiers administratifs disparaissent de la caserne. Le soupçon se porte sur son unité. Il craint le pire. «J’ai posé mon AK et marché tout droit vers la frontière.»

Comme lui, ils sont désormais chaque mois entre 3000 et 4000 à fuir l’Erythrée, en direction du Soudan. La plupart sont très jeunes. «Un véritable exode, le pays se vide de sa population», selon la rapporteure spéciale des Nations unies pour l’Erythrée, Sheila B. Keetharuth. Les Erythréens représentent d’ailleurs un tiers des clandestins arrivés en Italie depuis janvier. Mais entre les chiffres de départ et ceux de l’arrivée en Europe ou en Ethiopie, au Soudan, à Djibouti, en Libye et en Egypte, il y a une différence qui a été longtemps inexpliquée. On découvre aujourd’hui qu’elle résulte d’un trafic monstrueux d’êtres humains. Une étude saisissante publiée en Belgique (The Human Trafficking Cycle: Sinai and Beyond, Mirjam van Reisen, Meron Estefanos et Conny Rijken, Editions Wolf Publishers, 2013) estime que 50 000 Erythréens seraient passés par le Sinaï ces cinq dernières années. Plus de 10 000 n’en sont jamais revenus.

Entre la frontière érythréenne et la première ville soudanaise, Kassala, un tiers des fugitifs sont enlevés par des trafiquants qui les monnayent, étape par étape, jusque dans le désert du Sinaï où les attendent les tortionnaires. Début 2013, Germay atteint sain et sauf le camp de réfugiés de Kassala. Il espère gagner Khartoum, où vit un de ses cousins. Mais aux abords du camp, les trafiquants rôdent. Deux policiers soudanais véreux l’arrêtent et le vendent à des membres de la tribu des Rashaidas, des nomades du delta du Nil vivant depuis toujours de la contrebande. La suite est un système bien rodé. Un point de ralliement dans le désert, où dix autres captifs attendent, pieds nus enchaînés, dont Halefom, 17 ans, et sa sœur Wahid, 16 ans. Puis la traversée de la mer Rouge, à fond de cale, sans eau ni nourriture. Le passeur qui en jette certains par-dessus bord, sans autre raison que de se divertir. Puis le désert du Sinaï, le début du voyage en barbarie.

«La prison d’Abu Omar était couverte de sang, du sol au plafond. Les murs infestés de mouches et de cafards. La terre grouillait de vers à viande.» Germay est enchaîné, visage contre le mur, avec interdiction de bouger et de parler. Abu Omar fait son entrée, suivi par trois hommes de main: «A partir de maintenant, ­votre vie vaut 50 000 dollars [46 000 francs]. Et je sais comment vous faire payer.» Les coups se mettent à pleuvoir, à la barre de fer. Les chairs s’ouvrent. Certains s’évanouissent. «Ils nous réveillaient à grands coups de pied dans la tête.» Brûlures infligées au fer rouge ou au phosphore extrait de cartouches, plastique fondu coulé sur le dos, dans l’anus, coups répétés sur les parties génitales. «Leur truc préféré, c’était de nous pendre par les bras, comme des moutons. Puis de nous brûler au chalumeau.» Un jour, un gardien délie la jeune Wahid, la traîne dans un coin de la cellule où six hommes vont la violer pendant que son frère Halefom sanglote contre le mur. Dans la geôle, un vétéran fait comprendre aux autres que le silence est leur meilleure défense. Regarder par terre, ne pas crier, ne pas irriter les bourreaux.

Les séances de torture se déroulent toujours avec un téléphone portable allumé. Au bout du fil, une mère, un père ou une sœur brisés par la douleur. «J’ai hurlé: «Papa, je suis dans le Sinaï!» Mon père s’est évanoui. Aujourd’hui, il est toujours à l’hôpital, son cœur n’a pas tenu…» Germay ne sourit plus. Il pleure.

«Le pire, c’est ce qu’ils nous ont forcé à faire.» Quand ils sont fatigués de frapper, les bourreaux ordonnent aux prisonniers de s’entre-torturer, voire de s’entre-tuer. «Un jour, ils m’ont demandé d’égorger Wahid. J’ai refusé. Alors ils m’ont brisé les doigts des deux mains, un à un.» Ceux qui ne peuvent pas payer sont achevés à la barre de fer et jetés dans le désert, dans des fosses communes qui débordent de squelettes. Germay s’interrompt, allume une cigarette. «Je priais Dieu pour qu’il me laisse mourir vite.»

Rétrocédé par Israël à l’Egypte en 1975 après la guerre de Kippour, le Sinaï, transformé en zone tampon démilitarisée, ne s’est jamais développé. Les Bédouins, citoyens de seconde zone, n’ont pas le droit à une pièce d’identité. La majorité d’entre eux n’est jamais sortie de ce triangle brûlant, mais le désert est leur royaume. Un royaume en guerre. Depuis juillet 2013, l’armée égyptienne tente d’y éradiquer des cellules djihadistes enragées par la déposition du président Frère musulman Mohamed Morsi. Les militaires assurent avoir «stabilisé la zone» à coups de bombardements, mais les contre-attaques sont meurtrières. Plus de 500 soldats et policiers auraient été tués dans le Sinaï depuis le début des opérations, qui perturbent surtout le travail des trafiquants d’êtres humains et des tortionnaires, dont certains sont au chômage technique.

Dans un appartement modeste de la banlieue d’Al-Arish, l’un d’eux a accepté de parler. Il prétend s’appeler «Abu Abdullah». «Après les attentats de 2005 [à Charm el-Cheikh, qui ont fait 88 morts], j’ai perdu mon emploi dans le tourisme. Alors j’ai choisi ce travail», se justifie l’homme dont les yeux dépassent à peine du chèche blanc bien serré autour de son crâne. «Au début, les Africains ne payaient que 1000 dollars et je les faisais passer en Israël en douceur.» L’Etat hébreu compterait 80 000 réfugiés érythréens et a fini par construire fin 2012 un mur sur toute sa frontière sud. Les filières se dirigent désormais vers la Libye ou le Yémen, où des maisons de torture ont récemment été signalées. «En 2008, les Erythréens sont arrivés. On savait qu’ils étaient désespérés. C’est là que le travail a commencé.»

Petit lexique obligé. Ici, la torture et la séquestration se disent «travail». La prison, mazkhan, petite hutte de campagne. Les migrants sont «les Africains», même si, depuis le durcissement de la répression à Asmara en 2008 et la multiplication par dix du nombre de fugitifs, ils sont presque tous Erythréens. Cette abondance de proies et la détérioration des conditions de vie dans le Sinaï semblent avoir été les deux éléments déclencheurs du trafic.

Ici, personne ne reconnaît avoir torturé personnellement. «Je disais simplement à mes hommes de leur faire peur», assure l’homme au chèche blanc. Comment? «On les tabasse, on les brûle ou on les électrocute.» Et pourquoi tant de sauvagerie? Parce qu’ils sont Noirs? Chrétiens? Ou veulent passer en Israël, l’ennemi héréditaire? «Si on en torture un devant les autres, tous paient plus vite. Ici, on dit: «Si tu me fatigues, alors moi je te fatigue.» Tout ce que je veux, c’est récupérer mon argent. «Combien?» Derrière son chèche, l’homme étouffe un rire gêné. «Environ 700 000 dollars en six ans de travail. En moyenne, mon bénéfice était de 5000 dollars par Africain.» Il soupire: «Mais comme j’ai gagné cet argent par le mal, il se transforme en vent. C’est écrit dans le Coran.» Puis se cabre: «Vous savez, il n’y a rien pour nous ici. Pas de travail, pas d’infrastructures. Rien!»

Dans la pièce d’à côté, un cousin dont la jambe a été déchiquetée dans le bombardement du matin de l’armée égyptienne gémit sur sa couche. Etrange atmosphère que celle d’Al-Arish, où certains ont ordonné, d’autres ont exécuté, mais où tous savaient. L’heure du couvre-feu approche, il faut partir.

En Erythrée, les proches de Germay se sont mobilisés. A l’été 2013, ils ont envoyé 25 000 dollars, la moitié de la rançon exigée. Les bourreaux se sont énervés: «Trop peu. Pour toi, c’est fini.» Il a perdu conscience. Au réveil, le miracle. «Quand j’ai ouvert les yeux, j’étais allongé sur une couverture, dans un hangar. Au mur, il y avait écrit en langue tigrigna: «A partir de maintenant, frères, votre calvaire est terminé.» Germay vient d’être libéré par Cheikh Mohammed, l’un des seuls chefs bédouins du Sinaï à s’opposer au trafic de migrants.

http://www.letemps.ch/Page/Uuid/e413f9aa-3db8-11e4-a188-24a047c27404/Les_bourreaux_du_Sina%C3%AF

Des anges au secours des migrants suppliciés dans le Sinaï
L’une, d’origine érythréenne, est une militante acharnée des droits de l’homme. L’autre est un jeune cheikh salafiste. Ensemble, ils ont sauvé des centaines de réfugiés faits prisonniers et suppliciés par des rançonneurs bédouins dans le Sinaï

Il est presque minuit à Al-Mahdia, petit village du nord-est du Sinaï. Sous un porche à peine éclairé, 13 hommes, pistolets-mitrailleurs Uzi flambant neufs en bandoulière, sirotent un thé brûlant. Silencieux et tendus, ils entourent leur chef. Cheikh Mohammed Hassan Awwad (photo), la trentaine, arbore la barbe drue des religieux et offre le thé dans une annexe au sol couvert de tapis. Dans le Sinaï, le cheikh est une célébrité. Tous connaissent celui qui, à chaque prière du vendredi, brandit le Coran pour affirmer: «La torture est contraire à l’islam! Arrêtez de kidnapper les Africains!»

Le cheikh aurait récupéré plus de 500 migrants. Il désigne le hangar en béton où il recueillait les rescapés jusqu’à ce que les opérations de l’armée égyptienne dans le Sinaï contre les cellules djihadistes ralentissent le trafic: sur le sol caillouteux, des couvertures empilées et des paquets de biscuits vides. «Je suis religieux, c’est mon devoir», dit le cheikh, un peu las de ce rôle obligé de sauveur et de la sauvagerie des tortionnaires. Ces derniers opèrent à ciel ouvert dans un périmètre d’une dizaine de kilomètres autour du village d’Al-Mahdia. Les connaît-il? Le cheikh sourit, soupire. Un Bédouin ne dénonce jamais son voisin. «Ceux qui le font ont perdu Dieu», lâche-t-il. Au loin, le fracas d’un bombardement se fait brusquement entendre.

Au même moment, Alganesh Fessaha, présidente de l’ONG Gandhi, atterrit au Caire. Un pick-up l’attend à l’aéroport. Voix ferme et regard sévère, cette militante italienne d’origine érythréenne a ses habitudes dans la capitale égyptienne. Son portable sonne. «Non, cheikh, ils ne m’ont pas encore appelée», dit-elle en arabe.

La militante obstinée et le chef bédouin salafiste. Depuis six ans déjà, cette curieuse équipe se réunit régulièrement pour organiser des libérations de migrants pris en otage. Cette fois, Alganesh est particulièrement anxieuse. «Parmi les otages, il y a un garçon de 13 ans à peine, Merih. Les siens sont trop pauvres pour payer. Les tortionnaires le laissent mourir de faim.» Au péril de sa vie, le gamin a réussi à emprunter un téléphone portable et à appeler Alganesh: «La prison n’est gardée que par deux hommes et serait proche d’une mosquée. C’est donc forcément près d’Al-Mahdia.»

Trois heures du matin. Alganesh a passé les barrages de l’armée égyptienne entre le canal de Suez et Al-Arish, mais est encore loin d’Al-Mahdia, le fief du cheikh Mohammed, à trois kilomètres à peine de la frontière avec Gaza. Au téléphone, Cheikh Mohammed s’impatiente: «Tant pis, Alga, je vais les chercher.» Ses pick-up filent vers les dunes. Trois mazkhan, trois prisons, se détachent dans le désert sous la lune. Le cheikh et ses 13 hommes déboulent, enfoncent une porte et en ressortent avec 16 prisonniers, squelettes titubants, encore enchaînés les uns aux autres. Quelques instants plus tard, les rescapés sont installés dans une cachette au milieu d’un champ d’oliviers, à cent mètres de la maison du cheikh Mohammed. Les regards sont vides, les visages décharnés, blanchis par l’horreur. «C’est fini, mes enfants, c’est fini», leur murmure Alganesh, qui les a rejoints.

Dans la région, le jeune cheikh est le seul à oser secourir les migrants. «Il en faut du courage! Tout autour de lui, il y a au bas mot quinze maisons de torture», s’émeut Alganesh en aidant une femme à se coucher sur le flanc. Soudain, le cheikh entre dans le hangar, tenant à bout de bras les deux gardiens et bourreaux, deux Bédouins de 19 et 20 ans: «Ils sont à vous, punissez-les.» Les seize rescapés murmurent un non et s’enfouissent sous les couvertures. Seul le jeune Merih, malgré ses 28 kg, se redresse et lance: «Cheikh, nous leur avons pardonné.» Puis, il se tourne vers Alganesh, sourire aux lèvres: «Tu vois ces os? Un jour, ils deviendront des muscles, et je te défendrai toute ma vie.» Les yeux d’Alganesh, la militante endurcie, se mouillent. Pendant deux jours, elle va porter secours aux survivants. Il n’y a pas de petites blessures. Epaules disloquées, mains en charpie, plaies béantes sur le torse, pas un carré de peau qui ne soit coupé, brûlé, arraché. «Faire ça à un autre être humain… Comment peut-on laisser cette barbarie se produire XXIe siècle?»

La militante photographie les visages et les blessures. Elle a communiqué les noms des prisonniers au bureau du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR) et a prévu 16 sauf-conduits, indispensables sésames pour franchir les barrages en direction du Caire. Sans cela, les survivants pourraient être arrêtés pour «entrée illégale sur le territoire égyptien». Sur un carnet, Alganesh note chaque nom et chaque histoire en détail: «Un jour, nous demanderons justice pour ce crime contre l’humanité.» Le mot est lâché.

Alganesh Fessaha veut prouver au monde que ce trafic abject existe et qu’il est en train de se propager à toute la Corne de l’Afrique. A ce jour, elle et le cheikh Mohammed sont parvenus à libérer 750 survivants des maisons de torture. Pour 3400 autres, jetés dans les geôles égyptiennes, Alganesh a réussi un formidable tour de passe-passe: une liste à la main, elle leur a obtenu des papiers délivrés par l’ambassade éthiopienne du Caire. Grâce à l’aide financière de plusieurs institutions italiennes, les Erythréens-Ethiopiens ont pu ainsi s’envoler vers Addis-Abeba et ses camps de réfugiés.

«Rien ne laissait deviner que ce trafic puisse se transformer en massacre», dit-elle en serrant ses nattes sous un bandeau blanc. Depuis dix ans qu’elle sillonne le delta du Nil, tout a changé. Jusqu’en 2008, le trafic, surtout vers Israël, est régulier – 500 migrants par mois – et les tarifs bas, 600 à 1000 dollars (550 à 930 francs) le passage. Sans torture à la clé.

A l’époque, Somaliens, Afghans et même Chinois empruntent la même route. Dans le Sinaï égyptien, Alganesh reconstitue la mécanique du trafic. Elle voit le scénario infernal du kidnapping se mettre en place sur les routes frontalières entre Erythrée et Soudan, et même à la porte des deux grands camps de réfugiés de l’UNHCR au Soudan – Kassala et Al-Shagarab –, avec la complicité de la police soudanaise. Les réfugiés sont revendus à chaque étape, comme du bétail, et leur valeur augmente, au gré des bakchichs versés: 100 dollars pour un policier soudanais et jusqu’à 300 dollars pour un garde-frontière égyptien. «Aujourd’hui, à son arrivée dans le Sinaï, un migrant érythréen vaut déjà 10 000 dollars [9300 francs]», estime Alganesh.

Fin 2010 apparaît une nouvelle filière du trafic, basée en Ethiopie, jusqu’alors le seul pays qui accueillait les Erythréens. «Au sein même du camp de réfugiés de May Ayni, tout proche de la frontière érythréenne, des gamins de 13 ou 14 ans se voyaient promettre un travail au Soudan. Des bus venaient les prélever. Vingt-quatre heures plus tard, ils étaient remis directement aux passeurs soudanais. Et ce transfert était géré entièrement par… des Erythréens!» se désole Alganesh.

Courant 2011, le soupçon se confirme. Le cerveau de ce trafic ne serait autre que le général érythréen Teklai Kifle Manjus, commandant de la zone militaire de l’ouest de l’Erythrée et proche du dictateur Issayas Afeworki. Dans un rapport accablant, le Conseil de sécurité de l’ONU désigne Manjus comme responsable et établit que «l’exode massif de demandeurs d’asile traversant la frontière ouest de l’Erythrée ne peut en aucun cas se faire sans la complicité des autorités gouvernementales». Aujour­d’hui, Alganesh est convaincue que «l’intégralité des filières, jusque dans le Sinaï et en Libye, est gérée par des Erythréens». Le trafic de migrants permettrait donc de financer une dictature aux abois.

A partir de 2012, la machine à broyer s’emballe: «Un jour, je reçois un coup de fil de Tariq, mon contact à la morgue de l’hôpital d’Al-Arish, qui me dit: «Viens, vite.» Quand Alganesh pénètre dans la salle jaune aux murs maculés de sang, elle est «saisie par une violente odeur de mort». A sa gauche, une chambre frigorifique où 16 cadavres sont entassés, à quatre par tiroir. Elle aperçoit sur le sol dix corps, qui portent d’étranges blessures. «Des entailles nettes, sur le buste et au niveau des reins, précise Alganesh. L’un des cadavres avait été privé de tous ses organes internes.» Elle demande alors aux médecins égyptiens la raison de ces sanglantes autopsies. Pas de réponse. «Certains survivants m’avaient raconté qu’on menaçait de prélever leurs organes s’ils ne payaient pas. Mais je n’avais pas de preuves de ce deuxième trafic.» L’hypothèse est glaçante: certains Bédouins se livreraient à un trafic d’organes avec la complicité d’hôpitaux basés à Gaza ou en Israël. Une fois de plus, Alganesh se heurte à l’incrédulité. Un trafic en plein désert? Des organes transportés par les tunnels de Gaza? Impossible!

En 2013, pourtant, le jeune Amanuel (le prénom a été modifié), l’un des derniers libérés du Sinaï, décide de parler. «Il m’a dit: «Un jour, dans la prison, j’ai vu entrer un médecin. J’ai dû aider à transporter un ami qui agonisait jusque dans une pièce mitoyenne, où trônait une table propre. Le médecin a coupé son corps, mis des choses dans son sac. Puis il est reparti rapidement dans une Land Cruiser, vers la frontière.»

Pour Alganesh, ce témoignage constitue la première preuve tangible d’un commerce sordide. «Je suis convaincue qu’à eux seuls les Bédouins n’auraient jamais pu donner au trafic la dimension industrielle qu’il a atteint aujourd’hui, dit-elle. Il y a certainement une voire plusieurs autres organisations derrière cette progression fulgurante.» On devine le spectre de la douzaine de cellules djihadistes présentes dans le nord-est du Sinaï. Ou celui du Hamas, comme l’ont affirmé des experts de la région. Mais Alganesh n’en dira pas plus, pour ne pas mettre son travail en danger. Pour l’heure, elle continue d’œuvrer avec le cheikh Mohammed aux libérations d’otages du Sinaï.

http://www.letemps.ch/Page/Uuid/2f97f07c-3e89-11e4-a188-24a047c27404/Des_anges_au_secours_des_migrants_supplici%C3%A9s_dans_le_Sina%C3%AF
Sur la piste des rançons versées aux bourreaux des migrants du Sinaï
Personne n’ira arrêter les Bédouins tortionnaires dans un Sinaï sans loi et bombardé par l’armée égyptienne. En revanche, en Suède, une militante a permis l’arrestation de plusieurs complices, en traquant l’argent des libérations des réfugiés érythréens. Europol a lancé une enquête

Chaque matin, Meron Estefanos (photo ) branche son micro, posé sur la table de la cuisine de son trois-pièces dans la banlieue de Stockholm. Cette Erythréenne naturalisée suédoise, mère de deux enfants, anime depuis six ans une émission sur la radio libre Erena. Une référence pour la diaspora érythréenne. Un jour de décembre 2009, elle reçoit pour la première fois un appel au secours d’un déporté du Sinaï. «Les bourreaux avaient laissé le téléphone allumé et le torturaient en direct», raconte cette quadragénaire solide, aux épaules couvertes d’un bouquet de tresses. Puis les appels, des centaines, s’enchaînent nuit et jour. Elle console les otages, tente en vain de freiner les bourreaux. «Mais on ne négocie pas avec un Bédouin tortionnaire», sourit-elle amèrement. Meron en perd le sommeil.

«En Erythrée, aucune famille n’a les moyens de payer la rançon, en général plus de 30 000 dollars [28 000 francs]», dit-elle. Il faut vendre les maisons, le bétail, les bijoux quand il y en a, recueillir les dons de plusieurs églises, de plusieurs villages. Se retrouver à la rue. Renoncer à soigner un proche. «Pour une rançon, ce sont plusieurs vies réduites à néant.» Faire appel aux exilés est indispensable. «Une fois la somme réunie, les familles l’expédient par Western Union en Israël, où des complices récupèrent l’argent. Puis on a vu apparaître des intermédiaires, basés en Europe, qui prélevaient une part pour l’acheminer jusque dans le Sinaï.»

Quelle que soit la méthode de paiement, le système est bien rodé. Meron est face à de cruels dilemmes: payer les rançons alimente-t-il le trafic? Faut-il sacrifier les otages pour éviter que d’autres ne soient enlevés? Meron se résout, malgré elle, à appeler à la collecte de fonds pour libérer le plus de prisonniers possible. «Que celui qui n’a jamais entendu son enfant, son frère ou sa sœur hurler à la mort se pose la question: qu’aurais-je fait à sa place?» tranche-t-elle d’une voix grave.

Pendant deux ans, Meron enregistre appels et témoignages. Avec deux Néerlandaises, expertes en droit des migrants, elle dresse les listes d’anciens otages et frappe aux portes des institutions internationales. En cette année 2011, l’Union européenne (UE) est très embarrassée: l’agence Frontex, chargée de surveiller les arrivées aux frontières de l’UE, vient de tirer la sonnette d’alarme. En 2010, l’UE a accueilli 4406 migrants, mais pour 2011 le chiffre bondit à 64 291. Parmi eux, un nombre toujours croissant d’Erythréens. Or l’UE verse chaque année à l’Erythrée entre 100 et 150 millions d’euros au titre de l’aide au développement, ce que les opposants au régime d’Issayas Afeworki qualifient de «chèque en blanc» à la dictature. Fin 2011, l’Union européenne a décrété la fin des aides et demandé une étude sur ce trafic méconnu. Il était temps. Aux abords des deux grands camps de réfugiés du Soudan, Al-Chagarab et Kassala, où vivent plus de 80 000 Erythréens, les disparitions se multiplient.

Pour les enquêtrices de l’UE, dont Meron fait désormais partie, la mission est donc infiniment délicate: il faut recueillir des preuves de l’ampleur du phénomène, sans pour autant froisser le Soudan, l’Egypte ou Israël. L’année 2012 va tristement les y aider: le trafic vers le Sinaï bat son plein et la torture atteint des sommets de barbarie. Les Erythréens affluent en masse vers Israël. Ils sont désormais près de 80 000 à y vivre, dont 50 000 nouveaux venus, sous l’œil exaspéré de la population qui les appelle «les infiltrés».

Quand les survivants, exsangues et parfois mortellement blessés, se traînent de l’autre côté de la frontière, certains sont aussitôt arrêtés et parqués dans des camps de détention. Le plus grand, Saharonim, est surnommé le «Guantanamo israélien». A 3 kilomètres de la frontière égyptienne, dans le désert du Néguev, il accueille des migrants érythréens pour une période pouvant aller de quelques mois à… trois ans. Surtout, aucun occupant de Saharonim n’a jamais été reconnu comme «réfugié» sur le territoire israélien.

En un an, Meron se rend six fois à Tel-Aviv, où tentent de survivre ceux qui ont échappé aux patrouilles de Tsahal, l’armée israélienne. Elle court de squat en squat pour retrouver ceux qu’elle n’a connus que hurlant de douleur au téléphone. A la fin d’une réunion dans le quartier de Petektiva, à Tel-Aviv, un garçon s’approche d’elle: «Meron, c’est moi, Filmon!» Quel Filmon? En apercevant les deux manchons noirs qui dissimulent ses mains, Meron comprend. Les tortionnaires de ce Filmon l’ont suspendu si longtemps au plafond que ses mains se sont nécrosées. Il ne lui reste que deux doigts en forme de pinces réparés du mieux possible par des chirurgiens israéliens. Pour se débrouiller au quotidien, Filmon a besoin de Daniel, un compagnon d’exil devenu son double, qui l’aide à reprendre goût à la vie.

De retour en Suède, Meron réussit un exploit. Fin 2012, lors d’un énième appel du Sinaï, un tortionnaire lui donne le nom d’un intermédiaire basé à Stock­holm chargé de recueillir les fonds. «C’était l’occasion que j’attendais depuis longtemps», dit-elle. L’information est transmise à des quotidiens suédois qui «sortent» l’affaire. Et contraignent du même coup les policiers à ouvrir une enquête. Meron est mise sur écoute. Au premier coup de fil, elle prévient son interlocuteur que l’argent qu’elle s’apprête à lui remettre finance le trafic d’êtres humains: «Il a raccroché précipitamment.» Le second contact aura la même réaction. Le troisième, un jeune d’origine palestinienne, lui lance: «J’en ai rien à foutre de ces minables d’Erythréens.» Quelques mois plus tard, l’homme et un de ses complices sont arrêtés en Suède, en pleine transaction.

Au procès, qui se tient à Stock­holm en juin 2013, ces deux-là affichent la même arrogance: «Ils me traitaient de chienne, de traînée, de Noire mal baisée. Ils se croyaient au-dessus des lois.» Les deux intermédiaires plaident non coupable. «En l’absence de la preuve qu’ils savaient à quoi l’argent était destiné, ils n’ont écopé que de quatre mois de prison ferme», se désole Meron. Mais, pour la première fois, Europol peut ouvrir un dossier sur le réseau financier des trafiquants du Sinaï. L’enquête suit son cours. Et il y a matière: entre-temps, les maisons de torture ont essaimé en Libye, au Soudan et au Yémen.

De plus en plus nombreux, les Erythréens qui débarquent sur les côtes italiennes racontent qu’ils ont survécu au Sinaï. Le 3 octobre 2013, un terrible naufrage à Lampedusa fait 366 morts. Mais quelque chose cloche. En autopsiant les cadavres et en interrogeant les survivants, la police de Palerme découvre que 130 Erythréens à bord du rafiot chaviré avaient été séquestrés et torturés par des trafiquants en Libye et au Soudan. Lampedusa révèle au monde l’horreur de la «méthode Sinaï» et sa propagation à d’autres pays.

Pis encore: des tortionnaires parviennent parfois, contre toute attente, à se faufiler parmi les listes des réfugiés accueillis dans les démocraties occidentales. Comme le trafiquant des naufragés de Lampedusa, arrêté juste à temps par la police de Palerme. Et comme d’autres encore, que Meron traque désormais avec l’aide des rescapés, aux quatre coins de l’Europe.

Dans sa petite cuisine, elle reçoit Robel Kelete, qui vient de débarquer clandestinement en Suède. Robel a 24 ans, dont cinq passés sur les chemins de l’exil. Au bout de huit mois de torture dans le Sinaï, ses bourreaux l’ont laissé pour mort dans une fosse jonchée de cadavres. Réveil à l’hôpital de la prison d’Al-Arish (Egypte), expulsion vers l’Ethiopie. Là, il prend une décision stupéfiante: reprendre le chemin de l’exil, gagner l’Europe avec ses cicatrices pour seul talisman. «Je les montrais au passeur: «Désolé mec, j’ai déjà donné!» crâne celui qui sait qu’il est «déjà mort une fois».

Robel retraverse le désert soudanais, passe en Libye, embarque sur un rafiot. Et échappe de justesse à un naufrage près des côtes siciliennes. En Italie, vu les règles de Schengen, il ne faut surtout pas laisser ses empreintes digitales: «Trop de migrants y débarquent, on n’a aucune chance d’obtenir un statut.» Il traverse toute l’Europe et parvient en Suède, l’eldorado des Erythréens – c’est le seul pays en Europe à donner la priorité à ce peuple martyr. C’est pourtant là, en plein Stockholm, il y a quelques semaines, que l’impensable se produit: «J’allais rendre visite à une amie. Et soudain je l’ai vu. Il se promenait tranquillement, en pleine rue. C’était… c’était l’homme qui m’avait vendu.» Meron est aujourd’hui en train de collecter les preuves pour incriminer cet homme. «Ce trafic, c’est notre «Shoah» à nous, les Erythréens, dit-elle. Aucun tortionnaire ne doit rester impuni. Un jour, ils répondront de leurs actes devant la Cour pénale internationale de La Haye.»

Novembre 2013. Meron a enfin obtenu de l’Union européenne une lettre d’invitation pour que Daniel et Filmon viennent témoigner devant le Parlement. Devant un hémicycle bondé, elle raconte en détail le trafic d’êtres humains dans la Corne de l’Afrique. Le rapport expose des méthodes de torture dignes des pires univers concentrationnaires. Et souligne que les tortionnaires auraient récolté, au bas mot, plus de 600 millions de dollars de rançons à travers le monde. La salle est sidérée. Puis Daniel monte sur l’estrade et témoigne, le premier, à visage découvert. Filmon écoute en silence, masqué par un rideau d’où n’émergent que ses deux mains suppliciées. A la fin, il prend la parole: «Nous avons été persécutés dans notre pays. Torturés et violés dans le Sinaï. Détenus en Israël. Certains sont morts à Lampedusa. Quel crime avons-nous commis pour mériter cela? Regardez mes mains, entendez nos cris, nos pleurs. Entendez-nous, enfin! Pour que le désert et la mer cessent d’être notre tombeau.»

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Message par loli83 le Dim 21 Sep 2014 - 12:11

mais quelle horreur ! :affraid:

et il faudrait trouver cela normal ! au nom de la dualité du bien et du mal

pour moi non, c'est simplement diabolique et propre à des humains dégénérés , il y aura une justice divine
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Message par gaston21 le Dim 21 Sep 2014 - 19:09

Comme beaucoup, je me demandais la raison de cet exil des érythréens qu'on retrouve si souvent sur les bateaux venant de Libye. Une affaire de banditisme sordide. Je comprends difficilement l'attitude de nos Etats qui semblent se désintéresser de ce drame épouvantable. On fait beaucoup de cinéma avec les chrétiens d'Irak; voir Fabius dernièrement. En comparaison, les érythréens n'intéressent personne.
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Message par loli83 le Lun 22 Sep 2014 - 1:51

gaston21 a écrit:Comme beaucoup, je me demandais la raison de cet exil des érythréens qu'on retrouve si souvent sur les bateaux venant de Libye. Une affaire de banditisme sordide. Je comprends difficilement l'attitude de nos Etats qui semblent se désintéresser de ce drame épouvantable. On fait beaucoup de cinéma avec les chrétiens d'Irak; voir Fabius dernièrement. En comparaison, les érythréens n'intéressent personne.

tout à fait ! cela montre bien l'hypocrisie de nos dirigeants

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