LA TABLE RONDE

Spiritualité, Bonheur et Quête du Graal


HAYEK : La route de la servitude.

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troubaa
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HAYEK : La route de la servitude.

Message par troubaa le Dim 25 Oct - 15:51

Friedrich Hayek, né Friedrich August von Hayek le 8 mai 1899 à Vienne et mort 23 mars 1992 à Fribourg, est un philosophe et économiste britannique originaire d'Autriche, membre de l'École autrichienne et promoteur du libéralisme, opposé au keynésianisme, au socialisme et à l'étatisme. Il est considéré comme l'un des penseurs politiques les plus importants du xxe siècle et il reçut le « prix Nobel d'économie » en 1974 pour « ses travaux pionniers dans la théorie de la monnaie et des fluctuations économiques et pour son analyse de l'interdépendance des phénomènes économiques, sociaux et institutionnels », prix partagé avec Gunnar Myrdal1, récompensé pour les mêmes raisons. (la suite : https://fr.wikipedia.org/wiki/Friedrich_Hayek)

Natalie MP nous fait une fiche de lecture de son livre qui a le plus marqué le libéralisme : Le route de la servitude.

Attention certains propos peuvent choquer les âmes profondément ancrées dans la culture égalitariste dirigiste et liberticide.

Aux plus curieux et ouvert d'esprit cela leur fera peut être mieux comprendre ce qu'est le libéralisme.

La meilleure chance de bonheur que le monde ait jamais entrevue a été gâchée parce que la passion de l’égalité a détruit l’espoir de la liberté. » Lord Acton, cité par Hayek en exergue de son chapitre VIII.

Source de la fiche de lecture : http://leblogdenathaliemp.com/2015/10/23/la-route-de-la-servitude-i/


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troubaa
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Re: HAYEK : La route de la servitude.

Message par troubaa le Dim 25 Oct - 15:54

PREMIÈRE PARTIE


« La route de la servitude » (I)


Le mois dernier, dans une sorte de croisière libérale que mes enfants s’amusent à appeler mon speed-dating ferroviaire (17 h à Montparnasse, puis 19 h à Saint-Lazare, puis retour maison à 21 h par la Gare du Nord), j’ai fait successivement la connaissance réelle de deux personnes du monde libéral avec lesquelles je discutais jusque-là exclusivement sur les réseaux sociaux. Dans les deux cas, mes interlocuteurs m’ont demandé comment j’étais venue au libéralisme. J’ai expliqué que lorsque j’étudiais encore au lycée, mon père m’avait fait lire La route de la servitude de Friedrich Hayek. A l’âge tendre qui était le mien à l’époque, les politiques de planification du Royaume-Uni des années 1930 et 1940 ne me captivaient guère, mais cette idée qu’on peut se placer avec les meilleures intentions du monde sur une route de servitude m’est restée. Par la suite, étudiante, j’ai eu la chance d’être confrontée aux idées libérales avec des professeurs tels que Florin Aftalion ou André Fourçans et leurs collègues. Ayant récemment commenté le livre de Copeau Les rentiers de la gloire dont la phrase de conclusion est : « Nous ne voulons simplement pas d’esclaves », c’est tout naturellement que je me suis replongée dans le livre essentiel et, à bien des égards, tellement actuel de Hayek. Et c’est tout aussi naturellement que je vous en livre ici (en deux épisodes) une revue agrémentée de quelques extraits. 

Commençons par situer rapidement Friedrich Hayek (1899-1992). Il est né en Autriche en 1899 dans une famille d’intellectuels. Par sa mère il est cousin du philosophe et logicien Ludwig Wittgenstein. D’abord socialiste, il se rapproche des idées libérales suite à un séminaire avec l’économiste autrichien Ludwig von Mises. C’est le désir d’éviter au monde de retomber dans les erreurs qui ont débouché sur la Première guerre mondiale, où il a combattu, qui l’a incité à se consacrer à la philosophie et l’économie. Naturalisé britannique en 1938, il passe une grande partie de sa vie académique à la London School of Economics. En 1947, il fonde la Société du Mont-Pèlerin, association internationale d’intellectuels, qui a pour but de promouvoir le libéralisme. Il reçoit le prix Nobel d’économie en 1974 pour ses travaux sur « la monnaie et les fluctuations économiques. »

Hayek publie La route de la servitude(*) en 1944. A ce moment-là, le monde occidental est en guerre contre le nazisme, avec la conviction que la destruction de la liberté en Allemagne s’est faite en réaction au socialisme des années antérieures, alors qu’Hayek estime au contraire que le nazisme en fut une conséquence directe et inéluctable, confirmée par les ressemblances qu’on commence alors à observer entre certains traits du communisme russe et du nazisme allemand. Constatant avec inquiétude que les caractéristiques socialistes de l’Allemagne de l’entre-deux-guerres sont en train de se manifester en Angleterre, Hayek considère que l’Angleterre court le risque de connaitre le même sort que l’Allemagne. Son livre a pour objet de faire prendre conscience de ce danger à temps. Notons qu’il est dédié « Aux socialistes de tous les partis. » (Introduction, pages 9 à 14)

La route abandonnée. La civilisation occidentale était sur une route de liberté, non seulement depuis la théorisation du libéralisme au XVIIIème siècle et sa mise en pratique au XIXème siècle, mais depuis l’émergence de l’individualisme fondamental que nous avons hérité puis approfondi à travers les apports du christianisme, de la Grèce, de Rome et de la Renaissance. L’individu s’est vu peu à peu libéré des liens qui entravaient ses activités quotidiennes. La liberté politique nouvellement acquise déboucha sur la liberté économique avec, entre autres résultats, le développement des sciences et une formidable élévation du niveau de vie. Les progrès furent tels que l’on en vint à considérer les maux encore existants comme insupportables. A la fin du XIXème siècle, on oublia l’élan de liberté qui avait provoqué les progrès pour ne plus s’intéresser qu’à éradiquer les défauts persistants, contre lesquels on considéra que seul un changement complet de politique pouvait avoir une chance d’opérer valablement. La tradition individualiste à l’origine de la civilisation occidentale fut abandonnée au profit d’une politique collective organisée en vue d’objectifs sociaux délibérément choisis, et la vie intellectuelle, qui allait d’Angleterre vers l’est de l’Europe, se centra en Allemagne, avec Hegel et Marx notamment, pour se propager vers l’ouest. (Chapitre I, pages 15 à 23)

Les deux sens opposés de la liberté. Le socialisme était né dans des habits autoritaires en réaction au libéralisme de la Révolution française. Comme le soupçonnait Tocqueville, « La démocratie étend la sphère de l’indépendance individuelle, le socialisme la resserre. La démocratie donne toute sa valeur possible à chaque homme, le socialisme fait de chaque homme un agent, un instrument, un chiffre » (cité par Hayek page 25). Afin de faire taire ces soupçons, le socialisme intégra dans sa doctrine la promesse d’une « nouvelle liberté ». Dans la tradition libérale, être libre voulait dire être dégagé de tout pouvoir arbitraire exercé par autrui, mais pour le socialisme, il s’agissait au contraire d’obtenir le pouvoir afin de procéder à une égale répartition des richesses. (Chapitre II, La grande utopie, pages 24 à 29)

Les deux sens contenus dans le terme socialisme. A l’ambiguïté sur le mot liberté, s’ajoute une confusion sur le concept de socialisme. La plupart des gens qui se disent socialistes n’en voient que les fins dernières qui sont des idéaux de justice sociale, d’égalité et de sécurité. Mais le socialisme signifie aussi la méthode particulière par laquelle il est possible d’atteindre ces fins. Son sens correspond dans ce cas à l’abolition de la propriété privée des moyens de production, qui est remplacée par un système central d’économie planifiée qui permettra de procéder à l’idéal de redistribution souhaité. Dès lors, la controverse entre libéraux et socialistes porte sur la méthode collectiviste que les socialistes comptent mettre en oeuvre, pas sur les fins recherchées.
Le succès du planisme provient aussi de notre souhait de voir traiter nos affaires le plus rationnellement possible. Mais là où le libéralisme se donne pour objectif de favoriser les conditions de la concurrence en traçant un cadre rationnel au sein duquel chacun se livre à ses activités personnelles, y compris avec l’aide de l’Etat qui en assure l’efficacité par des garanties juridiques, le planisme des socialistes abolit toute concurrence au profit d’un schéma « conscient » de production complètement dirigée.(Chapitre III, Individualisme et collectivisme, pages 30 à 37)

Le planisme est-il « inéluctable » ? Pour enfoncer le clou, les tenants du planisme centralisé assènent l’argument que le progrès technique et la complexité industrielle croissante qui en découle le rendraient non seulement « souhaitable », mais « inéluctable ». La concurrence ne suffirait plus dans un grand nombre de domaines, et il n’y aurait plus qu’à choisir entre le contrôle de la production réalisé par des monopoles privés ou par le gouvernement. Et il est vrai qu’on observe une croissance des monopoles depuis le début du XXème siècle. Hayek montre, en s’appuyant notamment sur l’exemple de l’Allemagne, que l’évolution vers les monopoles n’est pas le résultat nécessaire du progrès technique, mais le fruit de politiques délibérées en faveur du planisme contre le libre jeu de la concurrence.
Il montre également que la préférence à l’égard du planisme, qui permettrait d’avoir une vision coordonnée de la complexité du monde faute de quoi celui-ci tomberait dans le chaos, est le symptôme d’une méconnaissance du fonctionnement d’un système de prix en régime de concurrence. Au contraire, plus l’environnement devient complexe, plus la division entre les individus isolés s’accroit et plus les informations indispensables deviennent difficiles à obtenir, plus la coordination des renseignements par le système impersonnel des prix montre sa puissance et sa supériorité sur tous les systèmes de coordination « consciente ».
Enfin, le planisme ouvre la possibilité aux idéalistes et aux techniciens qui se sont consacrés à une tâche unique dans leur existence d’imposer ce domaine aux planificateurs, avec tous les conflits de choix et toutes les mauvaises utilisations des ressources d’un pays que cela induit. Exemple spectaculaire : les magnifiques autoroutes italiennes et allemandes de l’entre-deux-guerres, sans commune mesure avec la situation générale des pays en question. (Chapitre IV, pages 38 à 46)

Planisme et démocratie. Les collectivismes, qu’ils soient communistes ou fascistes, veulent tous organiser les travaux de la société en vue d’un but social unique et refusent de reconnaître les fins individuelles. Hayek constate d’abord l’impossibilité de déterminer ce but social unique appliqué à des milliers d’individus eux-mêmes animés d’une variété infinie d’activités différentes sans en passer par l’existence d’un code éthique complet, lequel n’existe pas dans la mesure où l’homme, qu’il soit égoïste ou altruiste, ne peut parvenir à envisager intellectuellement plus qu’un champ limité des besoins de l’humanité. Les fins sociales ne sauraient donc être autre chose que les fins identiques d’un grand nombre d’individus.
Lorsque leur réalisation par le biais du planisme est confiée à l’Etat, le risque s’accroit de voir l’exécution dépasser l’accord qui existe dans la société sur les fins souhaitables. Le recours à l’arbitrage parlementaire n’est pas une solution, car si le peuple a décidé qu’un planisme central est nécessaire, il faut encore se mettre d’accord sur les objectifs du plan, ce qui implique des choix entre des fins concurrentes ou incompatibles. Dans ce contexte, les parlements ont montré combien ils sont incapables de légiférer sur un grand nombre d’aspects économiques détaillés. Et c’est là qu’apparait l’idée qu’il faudrait « libérer les autorités du plan des entraves démocratiques », c’est-à-dire faire appel à un « dictateur économique » afin d’obtenir la réalisation forcée de la fin sociale idéale. Pour mieux faire passer cette évolution, on avance l’argument que tant que le pouvoir est aux mains d’une majorité, c’est-à-dire démocratique, il ne saurait être arbitraire. Or ce qui empêche l’arbitraire, ce n’est pas la source du pouvoir, mais sa limitation. (Chapitre V, pages 47 à 57)

Planisme et Règle de la loi (Rule of law). Pour donner une idée de la différence absolue entre ces deux concepts, on peut citer l’exemple donné par Hayek : « On peut soit établir un code de circulation, soit dire à chaque automobiliste où il doit aller. » Le code de circulation (Règle de la loi) est élaboré a priori, pour une longue durée et n’implique pas une préférence pour des fins ou des individus particuliers. Il permet de plus à chacun de prévoir l’action de l’Etat. Tandis que la seconde solution (planisme) donne au législateur tout pouvoir sur les individus et lui permet de favoriser certaines catégories aux dépens d’autres, ce dernier point supposant l’existence d’un système de valeurs complet dont on a vu qu’il était impossible à établir. On est donc dans le domaine de l’arbitraire, et l’égalité formelle des individus devant la loi tend à disparaître.
La Règle de la loi limite la législation aux règles générales et s’oppose à celles qui cherchent à favoriser une catégorie de personnes plutôt qu’une autre. A l’inverse, « le contrôle gouvernemental du développement industriel offre des possibilités presque illimitées à une politique d’oppression et de discrimination. » Exemple, pour qui se préoccupe des droits de l’homme, comme H. G. Wells, auteur de L’homme invisible et grand adepte du planisme : comment garantir la liberté de la presse si le papier et la distribution sont contrôlés par les autorités ? (Chapitre VI, pages 58 à 67)

Contrôle économique et totalitarisme. Un des arguments en faveur du planisme consiste à dire qu’il nous « libère » de nos soucis matériels pour faciliter le plein développement de notre personnalité et de nos préoccupations élevées, comme si les fins économiques n’avaient aucun rapport avec nos autres fins dans l’existence. Hayek conteste cette approche. Il considère au contraire que le contrôle de la production a une influence directe sur nos choix de consommation qui se trouvent ainsi limités par les décisions du planificateur, pas selon un critère de prix et de rareté (cas du régime de concurrence), mais selon un critère d’approbation morale des autorités. L’ingérence des autorités ne s’arrêtera donc pas à notre vie économique puisque tous nos actes dépendent de l’activité économique de quelqu’un d’autre. Hayek signale qu’en Russie comme en Allemagne ou en Italie, les loisirs sont devenus partie intégrante du planisme et font l’objet d’une réglementation minutieuse.
Obsédés par l’idée de la répartition équitable des richesses et par la satisfaction collective des besoins, les socialistes sont d’ailleurs assez peu préoccupés par le niveau de la production, d’où des possibilités non nulles de pénurie. Mais il s’agit avant tout de faire « l’éducation politique des masses. » A ce titre, ils ont « bien travaillé pour préparer l’avènement du totalitarisme. » Le planisme y contribue « en nous privant de tout choix pour nous accorder, au moment voulu, ce que le plan prévoit. » (Chapitre VII, pages 68 à 76)

Pour qui ? Education vs propagande. Compte tenu de ce qui précède, Hayek établit que dans le régime de concurrence, l’homme qui part de zéro a moins de chance d’acquérir une grande richesse que l’homme qui bénéficie d’un héritage, mais qu’il peut y parvenir, et d’autant mieux que ce résultat ne dépend pas des faveurs des autorités. Dans la société planifiée, le même ne pourra améliorer sa situation qu’en influençant en sa faveur ceux qui détiennent le pouvoir. Il en découle alors que toute question économique ou sociale devient politique, sa solution dépendant de « qui fait des plans pour qui. »
Comme l’idéal de redistribution selon une égalité parfaite est difficile à mettre en oeuvre, il se transforme en recherche d’une plus grande équité et devient flou, car il suppose d’évaluer les mérites comparés des différents groupes sociaux. La seule idée qui vient à l’esprit du planiste consiste alors à prendre aux riches autant que possible, mais ça ne résout pas la question du « pour qui ? »  Quel groupe imposera son idéal aux autres ?
Le planisme doit donc insuffler « des principes communs portant sur des valeurs essentielles. » L’éducation était censée y pourvoir, mais la connaissance à elle seule ne pousse pas à adopter de nouvelles valeurs. Seule la propagande peut y parvenir et les socialistes ne se sont pas privés d’y avoir recours. Les fascistes et les nazis n’ont fait que récupérer les structures totalitaires établies antérieurement en Italie et en Allemagne. L’établissement d’une opinion commune est d’autant plus facile à réaliser que le pouvoir peut s’appuyer sur un groupe défini, en l’occurrence les ouvriers. Chacun se rend compte que sa situation s’améliorera s’il peut appartenir à un groupe capable d’influencer les autorités. (Chapitre VIII, Pour qui ? pages 77 à 88)

Conclusion intermédiaire  :
« La meilleure chance de bonheur que le monde ait jamais entrevue a été gâchée parce que la passion de l’égalité a détruit l’espoir de la liberté. » Lord Acton, cité par Hayek en exergue de son chapitre VIII.



—–> La route de la servitude comporte 171 pages, ce n’est pas colossal, mais elles sont très denses et Hayek a une pensée analytique particulièrement riche. Je ne sais si je parviens à la restituer correctement, mais il serait raide de ma part de vous infliger l’ensemble d’un coup. La suite de cet article sera donc publiée lundi 26 octobre 2015.


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Re: HAYEK : La route de la servitude.

Message par troubaa le Mar 27 Oct - 11:54

Suite de la fiche de lecture : Episode 2

Ce texte fait suite à l’article « Le livre qui vous transforme en libéral » (I) publié dimanche et dans lequel j’ai entamé une revue chapitre par chapitre de La route de la servitude publié en 1944 par Friedrich Hayek. Comme indiqué dans l’article précédent, Hayek se donne pour objectif de montrer que toutes les politiques économiques à base de planisme, de collectivisme et d’interventionnisme de l’État, même entreprises avec les meilleures intentions du monde, tracent une route de servitude car elles débouchent inéluctablement sur l’arbitraire de l’État et la destruction des libertés individuelles, bien au-delà du seul champ économique.



« Ce qui fait de l’État un enfer, c’est que l’homme essaie d’en faire un paradis. » Friedrich Hoelderlin, cité par Hayek en exergue de son chapitre II, La grande utopie (voir article précédent).



Sécurité et liberté



L’opinion courante tend à dire qu’il ne peut y avoir de vraie liberté sans un sentiment de sécurité économique. Hayek n’est pas opposé à cette idée tant qu’elle consiste à assurer à chacun, sans distinction, un minimum vital compatible avec une société de concurrence. Il admet également un système d’assurance sociale contre les aléas de l’existence, ou un système de protection contre le chômage, à condition que cela n’implique pas un recours immodéré aux grands travaux et aux commandes gouvernementales.



En revanche, il considère qu’il est dangereux de garantir la stabilité des revenus, parce que cela revient à déconnecter la rémunération de l’utilité effective du travail. Dans ce cas, l’individu n’a plus aucune incitation à changer de travail ou à choisir un travail plutôt qu’un autre, choix qui sera laissé à l’appréciation arbitraire des autorités qui gèrent les revenus. Hayek distingue la « société commerciale » dans laquelle l’individu a tout le choix et tout le risque et la « société militaire » dans laquelle l’individu n’a plus ni choix ni risque.



Cependant, même dans une société où l’on a le goût de la liberté, les aspirations des individus tendent à aller vers la sécurité des emplois. En effet, les politiques socialistes généralement suivies assurent le privilège de la sécurité à certains groupes, ce qui a pour effet d’accroitre l’insécurité des autres groupes, qui, par réflexe de protection, souhaitent rejoindre les groupes privilégiés. La conséquence directe de l’exigence de stabilité et de sécurité s’énonce ainsi :



« Au lieu des prix, des salaires et des revenus individuels, ce sont la production et les emplois qui sont devenus maintenant très variables. » (page 96)



Dans le processus de recherche de la sécurité, Hayek incrimine également le dénigrement moral systématique de toute activité économique comportant des risques et des profits, transmis aux individus dès l’enfance par l’enseignement puis la presse à teneur socialiste (Chapitre IX, pages 89 à 98).



La sélection par en bas. « La fin justifie les moyens » 



Les manifestations brutales des régimes totalitaires allemands et russes ne sont pas accidentelles, par exemple parce que ces régimes, intrinsèquement bons, seraient tombés par hasard aux mains d’individus peu recommandables. Elles sont au contraire inévitables. L’avènement du totalitarisme est généralement précédé d’une période où une certaine impatience se fait jour face à la lenteur et à l’incapacité perçues des démocraties. On entend de plus en plus une demande pour un « homme fort » et capable « d’agir ». Pour émerger, cet homme doit disposer d’un soutien important et homogène dans la population. C’est là qu’apparait un nouveau type de parti politique, organisé de façon militaire.



Or un groupe nombreux, fort et homogène a plus de chance d’être formé par les éléments les moins intelligents et les moins éduqués de la société, en vertu de trois principes négatifs de sélection : 1. seul le plus bas dénominateur commun est capable de réunir le plus grand nombre d’individus, 2. les personnes dociles sont aisées à rallier à la cause si les slogans sont percutants et répétés, 3. il est plus facile de se mettre d’accord sur un programme négatif, point pour lequel la haine d’un ennemi intérieur ou extérieur (juif, capitaliste…) est indispensable.



Le succès d’un système collectiviste va donc se jouer sur deux qualités essentielles : « La nécessité de buts acceptés par l’ensemble du groupe et le désir dominant d’assurer au groupe le pouvoir maximum pour atteindre ces buts. » Il en résulte très vite que « la fin justifie les moyens », principe qui, dans l’éthique individualiste, est considéré comme contraire à toute morale. On assiste donc à une abolition complète de la conscience individuelle, d’où la possibilité d’actions criminelles exécutées sans sourciller conformément aux ordres des chefs et aux buts choisis.



« Tout pouvoir amène la corruption, le pouvoir absolu amène une corruption absolue. » — Lord Acton, cité par Hayek en exergue de son chapitre X , La sélection par en bas.



Enfin, Hayek souligne qu’un poste de dirigeant d’un système totalitaire « aura peu d’attraits pour un homme consciencieux » mais représentera une attraction extraordinaire pour les « hommes dépourvus de scrupules et peu délicats. » (Chapitre X, La sélection par en bas, pages 99 à 111)



La fin de la vérité. Perversion du langage



Le totalitarisme fonctionne d’autant mieux que le but social imposé à chacun devient un acte de foi qui fait agir spontanément. La propagande est donc essentielle. Elle diffère nettement de celle qui peut exister dans un régime de concurrence, car au lieu d’être divisée entre de multiples acteurs et de multiples objectifs indépendants, elle s’applique à tous dans un seul sens et vise non seulement à faire accepter les fins, mais également les actions particulières éventuellement brutales pour parvenir à ces fins, en faisant croire qu’elles sont justes et légitimes.



On y parvient avec le plus d’efficacité en opérant un glissement sémantique par lequel les termes anciens, familiers et appréciés, sont employés avec un sens nouveau. Le mot Liberté est incontestablement la plus grande victime de cette perversion totalitaire du langage. Il ne concerne plus la liberté des individus, mais une « liberté collective » qui donne aux autorités tout pouvoir d’agir à leur guise sur la société, comme Hayek l’a déjà évoqué dans son chapitre II.



Au besoin d’une adhésion massive aux fins édictées par le régime planiste correspond la nécessité tout aussi massive de détruire dans l’œuf toute expression de doute. Le doute est considéré comme une déloyauté qui pourrait avoir un effet déstabilisant sur les membres de l’immense majorité acquise à la cause. Il en découle un contrôle complet de l’information disponible afin d’éviter toute comparaison désobligeante en provenance de l’étranger. Il en découle également un contrôle complet des sciences, de l’art et même des jeux et divertissements, qui doivent eux aussi tendre intégralement vers la justification des fins ultimes du régime. Hayek cite un appel incroyable adressé aux joueurs d’échecs (et laisse au lecteur deviner s’il est russe ou allemand) :



« Nous devons en finir une fois pour toutes avec la neutralité dans les échecs. Nous devons condamner une fois pour toutes la formule « on joue aux échecs pour jouer » comme la formule « l’art pour l’art ». » (page 118)



Tout ce qui est entrepris doit s’inscrire dans les fins sociales du national-socialisme ou du communisme, quitte à pratiquer aussi un glissement sémantique avec le mot Vérité.



Alors que l’individualisme est une « attitude d’humilité » et de tolérance devant les opinions d’autrui, la pensée collectiviste, au nom des buts souhaitables, cherche à contrôler le développement de la raison en tout domaine, avec pour seul résultat d’aboutir à « la stagnation de la pensée et à un déclin de la raison. » (Chapitre XI, La fin de la vérité, pages 112 à 120)



Les racines socialistes du nazisme. Opposition au principe libéral



L’appui d’une vaste majorité d’Allemands au nazisme ne s’explique ni par la défaite de 1918, ni par l’opposition au socialisme émergent en Russie, mais par l’opposition au principe libéral sur laquelle les socialistes, qu’ils soient conservateurs ou progressistes, n’ont aucun mal à se retrouver.
Une telle tradition anti-libérale qu’on pourrait qualifier de « prussienne » existait en Allemagne depuis de nombreuses années. La Première Guerre mondiale était vue comme un conflit entre l’esprit marchand de l’Angleterre et la « culture héroïque » de la nation allemande pour laquelle la vie de l’État prime celle des individus. Selon un auteur allemand de l’entre-deux-guerres, « le prussianisme et le socialisme combattent l’Angleterre qui est en nous. »



Cette idée implique que c’est l’État qui doit gouverner l’industrie, et non l’inverse. Dans ce cadre, chacun devient un employé de l’État, lequel se transforme progressivement en Beamtenstaat (État de fonctionnaires) et organise l’ensemble de la vie sociale. À partir de là, le national-socialisme n’avait plus qu’à s’installer. (Chapitre XII, Les racines socialistes du nazisme, pages 121 à 131)



Les totalitaires parmi nous. Rôle des intellectuels



Dans ce chapitre, Hayek tourne son regard vers l’Angleterre. Le chemin d’atrocité pris par l’Allemagne pourrait laisser croire que jamais l’Angleterre ne pourra lui ressembler, mais Hayek rappelle que la comparaison qu’il effectue porte sur l’Angleterre actuelle (1944) par rapport à l’Allemagne d’il y a vingt ou trente ans. Il signale en outre que beaucoup de ses concitoyens commencent leur discours par une expression du style « Herr Hitler ne représente pas mon idéal, loin de là, mais… »



Hayek observe que de nombreux ingénieurs et universitaires commencent à évoquer l’idée d’une « organisation scientifique de la société. » C’est inquiétant, car ceux-là même qui se proclamaient en Allemagne « les chefs d’une marche vers un monde meilleur se sont soumis à la tyrannie avec plus d’empressement » que quiconque. Hayek indique, et je signale à sa suite, que ce phénomène a été identifié en France par Julien Benda dans son livre de 1927 La trahison des clercsoù il analyse le rôle des intellectuels dans la transformation totalitaire de la société.
Hayek passe de l’inquiétude au découragement en lisant dans le programme du Labour Party que celui-ci préconise le planisme pour organiser la société, alors que l’évolution de l’Allemagne depuis vingt-cinq ans devrait faire rejeter fermement toute forme d’organisation centralisée consciente. (Chapitre XIII, Les totalitaires parmi nous, pages 132 à 145)



Conditions matérielles et fins idéales. Retour à l’économie de paix.



À ce stade de son exposé, Hayek en rappelle le « point crucial » : 
« La liberté individuelle est incompatible avec la suprématie d’un but unique auquel toute la société est subordonnée en permanence. » (page 149)



Seule la guerre pour garder la liberté peut faire exception. Écrivant en 1944, période où tous les efforts de la société occidentale sont tendus vers l’objectif de battre le nazisme, Hayek met en garde contre la tentation de continuer à appliquer les mêmes méthodes autoritaires, avec l’argument de la conscience sociale face à la pauvreté et au chômage, dès que la paix sera revenue. Il est certain que la reconquête d’un niveau de vie équivalent à celui de l’avant-guerre exigera de grands efforts, mais il importe de « ne pas essayer de remédier à la pauvreté en redistribuant du revenu au lieu de l’augmenter. » Un ajustement radical sera certes nécessaire, mais il doit se faire dans le but d’augmenter la richesse de tous.



Mais Hayek observe que cinquante ans d’efforts collectivistes ont profondément affecté les valeurs libérales de la société anglaise au point que l’Angleterre en viendrait presque à oublier « qu’elle a appris aux nations à vivre » (John Milton, cité page 156). Pour sa reconstruction, il reste à l’Europe à compter sur ceux des Allemands qui, l’ayant appris au prix fort, ont compris que « ni les bonnes intentions ni l’efficacité de l’organisation ne peuvent conserver l’honnêteté d’un système dans lequel la liberté personnelle et la responsabilité individuelle sont détruites. » (Chapitre XIV, Conditions matérielles et fins idéales, pages 146 à 157)



Les perspectives d’un ordre international



Le planisme mené à l’échelle des nations menace la paix internationale parce que les conflits que les individus concurrents règlent en général sans recours à la force sont transférés à des États armés. Il serait erroné de s’imaginer que le même planisme mené à l’échelle internationale, à l’échelle de l’Europe par exemple, pourrait écarter ce danger.



Hayek préconise donc plutôt un ordre international basé sur une autorité politique internationale qui n’ait pas le pouvoir de dicter aux pays ce qu’ils doivent faire, mais qui puisse les empêcher de nuire à autrui. C’est typiquement un pouvoir limité d’essence libérale. Dans ce cas, le fédéralisme, qui acte la division du pouvoir et évite la centralisation, constituerait la forme internationale idéale, car il garantirait à la fois la limitation du pouvoir central et celle des États isolés.



« Notre but ne doit être ni un super-État tout puissant, ni une association lâche de « nations libres », mais une véritable communauté de nations composées d’hommes libres. » (page 168)



Un tel projet, utilisé à bon escient, aura le plus de chance de réussir et de réduire les risques de guerre s’il est mené sans excès d’ambition. (Chapitre XV, pages 158 à 169)



Ma conclusion 



La France a aussi connu sa grande période de planification. On pense tout de suite à Jean Monnet qui instaure en 1946 le Commissariat général au plan, avec des objectifs de reconstruction et de modernisation de l’économie française, aidé en cela par le plan Marshall. Cependant, la tradition planificatrice nous venait de plus loin : des socialistes et des syndicalistes de l’entre-deux-guerres d’abord, mais sans applications concrètes, et surtout du régime de Vichy. Son organisme en charge du plan deviendra le Commissariat au plan de Monnet et De Gaulle. On comprend pourquoi Hayek s’adresse aux socialistes de droite comme de gauche. Surtout, c’est le moment de citer à nouveau Lord Acton :



« Peu de découvertes sont plus irritantes que celles qui révèlent la paternité des idées. » – Cité par Hayek en exergue de son Introduction.



Passés les besoins spécifiques de la reconstruction, passé un regain d’intérêt pour le plan avec la mise en œuvre du Programme commun de la gauche en 1981, la planification en tant que telle fut abandonnée en France au début des années 1990. Il est intéressant d’entendre ce que l’un des Commissaires au plan, Pierre Massé, trouva à dire à ce sujet :



« Supprimer le Plan au nom d’un libéralisme impulsif serait priver le pouvoir d’une de ses armes contre la dictature de l’instant. »



Par « libéralisme impulsif » et « dictature de l’instant », il faut comprendre l’initiative individuelle à la base de la libre entreprise, perçue comme mauvaise et égoïste par nature, et incapable de projets de long terme conscients et désintéressés. Il convient donc de la brider autant que possible et de lui substituer un plan dédié aux fins sociales souhaitables (barrages hydro-électriques, plan calcul, TGV…), que seuls M. Massé, ses chefs et ses collègues du gouvernement, dans leur immense sagesse, et avec l’aide de nos impôts, sont à même d’envisager et d’atteindre, parfois dans un échec fracassant.



Mais les moyens de l’État pour continuer à peser sur la vie des individus en les poussant à adopter des fins sociales souhaitables restent très élevés, même en l’absence d’une planification formelle. Tout d’abord, le secteur public représente aujourd’hui 57,7 % de notre PIB, c’est à dire notablement plus que les 53 % observés en Allemagne en 1928 à propos desquels Hayek s’alarmait du levier de contrôle que cela donnait à l’État sur l’ensemble de l’économie (page 50). Ensuite, l’État, qui se veut et se dit « stratège » donc planificateur en chef, met en œuvre des politiques sociales ou industrielles à propos desquelles j’aimerais évoquer quatre exemples :



1. Fiscalité et privilèges : la progressivité de l’impôt sur le revenu est une première façon de procéder à la redistribution des richesses en fonction d’un code arbitraire. Les taxes ou les exemptions sont une seconde méthode pour pousser certaines catégories d’individus vers des comportements souhaitables. Exemples : diesel, panneaux solaires, etc.



2. Éducation nationale, science et propagande : à la baisse des connaissances et des savoir-faire des élèves, attestée par de multiples enquêtes internationales et par l’échec croissant des étudiants en première année d’études supérieures, notre gouvernement répond par une réforme inquiétante de nivellement par le bas du collège et des programmes, et par la propagande de l’anti-racisme et du « vivrensemble ». On peut ajouter le tropisme nettement anti-libéral des programmes scolaires en économie, les lois mémorielles et la partialité étatique en faveur de la thèse du réchauffement climatique anthropique.



3. Action délibérée en faveur d’une catégorie professionnelle aux dépens d’une autre : l’État français vient de nous donner un bel exemple de son absence totale d’impartialité en développant avec nos impôts une application mobile spéciale pour les taxis afin de leur permettre de contrer la société privée Uber.



4. Surveillance : la lutte légitime contre le terrorisme a accouché cette année d’une Loi Renseignement qui met entre les mains du pouvoir la possibilité de surveiller les activités de télécommunication de tous les Français, sans aucun contrôle d’une entité judiciaire indépendante.
J’ose dire que les structures d’un totalitarisme potentiel sont bien en place. Et j’ose dire aussi que la France jouit aujourd’hui du sombre bénéfice de l’existence d’un parti possédant toutes les caractéristiques décrites par Hayek dans son chapitre X sur « La sélection par en-bas. » S’il parvient jamais au pouvoir, selon une apparente et fallacieuse opposition au socialisme, le Front national n’aura aucun mal à se glisser dans les habits totalitaires que le socialisme aura aimablement taillés pour lui.

En savoir plus sur http://www.contrepoints.org/2015/10/27/226801-le-livre-qui-vous-transforme-en-liberal-2#JXR5IsCApWxCMdYC.99


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«L'optimiste voit le meilleur partout et ne veut pas entendre parler du pire ; le pessimiste voit le pire partout et ne veut pas entendre parler du meilleur. » – Michel Onfray

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Re: HAYEK : La route de la servitude.

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