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Le biais de méfiance

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troubaa
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Le biais de méfiance

Message par troubaa le Sam 1 Aoû - 17:27

L’être humain éprouve durant sa vie un sentiment de suspicion à l’égard de ses semblables.
Par Emmanuel Brunet Bommert.



Le désir de conformité est une force puissante dès lors que la confiance a été établie, cependant, la méfiance en est une plus grande encore. L’être humain éprouve sa vie durant un sentiment de suspicion à l’égard de ses semblables, du fait qu’il n’est pas naturellement une créature sociale. Par nature, nous préférerons l’opinion qui nous est personnelle à l’avis d’autrui. Il faut beaucoup de temps et de persévérance pour intégrer une vérité proposée par une tierce partie, alors qu’une découverte intime sera bien plus commode à l’acceptation, en comparaison.

Dans tous domaines, nous privilégions ce qui nous est propre, que ce soit idéaux, relations, comme propriétés. Ce peut-être à raison car, après tout, il est parfaitement possible que nos opinions quant aux choses soient justifiées, cependant, nous refusons aussi très aisément la légitimité des autres lorsqu’ils sont dans le vrai, dès lors que nous ne le sommes plus. Le fait de perdre en crédibilité ou en légitimité, implique un impact inévitable sur notre amour-propre ou sur autrui.

Aussi, pour éviter d’endommager cette valeur si fragile, nous préférons encore l’échec et repoussons l’idée de contradiction et même lorsque l’on s’imagine compréhensif à son égard, ce n’est que dans un cadre strictement contrôlé. La vulnérabilité de la confiance nous décourage à accepter les démonstrations, tandis que notre amour-propre conduit à contester nos torts. Si nous l’admettons, après un temps d’adaptation, c’est que la réalité même nous y contraint : prospérité et obstination dans l’échec ne font pas bon ménage. Alors que les résultats expérimentaux n’ont aucun égard pour nos sentiments délicats.

Toutefois, le fait qu’il puisse être profitable de donner du crédit n’implique pas qu’il en devienne plus confortable pour autant, ce pourquoi l’idée d’une découverte majeure comme résultant obligatoirement d’un débat contradictoire est souvent inexacte : l’intellectuel préfère la critique posthume. Son excellence dépend dès lors de son attachement plus ou moins marqué envers les idées qu’il professe et de l’aptitude à l’autocritique dont il est capable. L’évolution de nos connaissances émerge le plus souvent de gens qui, dans l’isolement, ont fait la part des choses entre ce qu’ils estimaient vrai et ce à quoi ils purent apporter une démonstration recevable.

En polémique il peut se faire des vaincus or, aucun intellectuel n’affectionne à s’effondrer dans son propre domaine d’expertise, de peur d’y perdre toute crédibilité. En cas d’erreur, l’Homme d’esprit sait qu’il risque la confiance de ses semblables, prompts à la méfiance s’il se fourvoie, le condamnant à perdre sa place dans la société. Au même titre que l’artiste, son cheminement intellectuel relève d’une vision, qui ne prendra tout son sens que lorsqu’elle sera complétée. En conséquence, au-delà du risque c’est la crainte d’une potentielle contamination qui motive pour beaucoup le choix d’un isolement.

Un individu humain est marqué sa vie entière par le soupçon, dans tous domaines, mais le plus souvent lorsque son semblable est impliqué. En complète opposition du biais de conformité, la méfiance peut conduire un citoyen à rejeter les règles de vie en société, du fait qu’il considère qu’elles sont préjudiciables à sa propre prospérité. La vie communautaire n’est pour lui qu’un moyen à son enrichissement personnel, auquel il fournit le nécessaire en échange, sans plus s’impliquer. Un état d’esprit utile, lorsque vient le moment de lutter contre une tyrannie, puisque le comportement égocentrique conduit plus aisément sur le chemin de la rébellion.

Cependant, ce serait ignorer la nature du pouvoir que d’imaginer l’autorité incapable de s’en servir à son avantage pour autant. En effet, si l’on prend pour exemple le cas de la théorie du suprématisme racial, l’acceptation populaire d’un tel « concept » conduit à exacerber la méfiance, alors même que son application nécessite un certain absolutisme. Notre suspicion naturelle va alors se transformer en une autre forme de fanatisme, que l’on appelle improprement à notre époque la « xénophobie1 ».

Celui dont on se méfie fait toujours un meilleur coupable que celui en qui on a confiance. Il est d’autant plus aisé, dans ces conditions, de déterminer toute une liste de responsabilités pour ceux que l’on souhaite chasser de son voisinage2. En disparaissant, ils emportent des griefs qui autrement seraient retombés sur les épaules du pouvoir, tout comme l’eau absorbe la chaleur d’un objet en s’évaporant.

Une gêne mineure, comme le port d’un vêtement outrageant ou une tradition culinaire dégoûtante, se fait alors primordial. La population estime ce type d’habitude comme une atteinte directe à la confiance mutuelle et, par voie de conséquence, à l’ordre social. Toutes les petites infractions vont s’accumuler et deviendront autant d’exemples du bienfondé de l’accusation. Pire encore, si l’hostilité est encouragée aveuglément ou au contraire réprimée stupidement3 par le pouvoir, tous les crimes de la dite communauté s’accumuleront les uns aux autres comme s’ils formaient un tout commis par une même personne sociale, qu’il conviendrait alors d’éradiquer pour rétablir le fonctionnement normal de la société.

La ségrégation, en Amérique du Nord, est moins le résultat de l’esclavagisme des États du Sud qu’un produit de la guerre de sécession elle-même. L’hostilité face au peuple noir, considéré indirectement responsable d’un conflit meurtrier, a déporté petit à petit le racialisme du Sud vers le Nord, généralisant cette rupture à toute une société, y compris en des lieux où elle n’existait pourtant pas auparavant.

L’humiliation de la défaite et l’impression de spoliation due à l’émancipation des esclaves, considérés comme des propriétés privées, a cristallisé le pays en trois fragments : le peuple noir, les abolitionnistes et les ségrégationnistes. La xénophobie est facile à générer et difficile à vaincre après coup, puisque les crimes commis nourrissent le ressentiment de toutes les parties, qui auront tôt fait de réclamer vengeance. La guerre civile laisse toujours une lourde empreinte sur la confiance : ceux qui s’entretuaient hier ne vont pas déjeuner ensemble le lendemain ou marier leurs enfants. Ils ne se détestent pas, mais ne se considèrent plus comme faisant partie d’une même cité.

À la sortie de la première guerre mondiale, les vétérans des diverses armées n’avaient rien les uns contre les autres. Ce fut pourtant très facile aux idéologies basées sur la division de faire accepter que le soldat adverse soit réellement cet ennemi tant redouté. Il fut aisé pour le communiste, en Allemagne, de désigner le bourgeois comme étant dans l’attitude du français et en France, comme étant typique de l’allemand. Plus simple encore pour le nationaliste de raviver la flamme de la guerre, en déterminant son pays comme le seul digne de régner sur le monde, tant les « autres » se montrèrent abominables dans leurs exactions.

Le racialiste n’eut qu’à désigner un coupable, expliquant en quoi telle ethnie est à l’origine des conflits, puisque profiteuse des désastres qui en découlent. Il n’est pas difficile de focaliser la méfiance sur un groupe, tant la désignation d’un ennemi commun endossant toute la responsabilité est utile pour établir de bonnes relations, sans quoi la faute serait autrement retombée sur l’autorité.

Sur cette méfiance « horizontale » s’en joint une plus « verticale » : l’être humain est tout aussi prompt à se méfier du détenteur d’une charge, du fait qu’il dispose d’un important empire sur lui. Aussi, il suffit du moindre coup de vent pour que le plus léger doute se transforme en hostilité. La responsabilité en question n’a pas besoin d’être obligatoirement liée à la force politique : une assise intellectuelle, le fait d’être un employeur, tout ce qui offre une emprise, est perçu comme un risque.

La moindre situation d’inconfort, même temporaire, est assimilable à de « l’oppression » et peut mener à une réaction violente. Pour toutes ces diverses raisons, il est très aisé à un agitateur de miser sur cette crainte latente, afin de retourner une population contre toutes les figures d’autorité qu’il lui sied de désigner. Une caractéristique si souple à l’usage qu’il est aujourd’hui, et ce dans tous les pays du monde, interdit de s’adresser publiquement à une foule sans surveillance policière.

« Improprement », car le mot peut s’appliquer à une chose qui n’est en rien « étrangère », mais se voit pourtant assimilée à un objet de méfiance, par l’usage ou l’idée en vogue. Le peuple juif n’était pas inconnu de la société allemande, ce qui n’empêcha en rien le régime Nazi de le considérer comme un corps étranger. ↩
C’est un trait naturel de notre personnalité : imaginons que l’on subisse une agression violente et que, quelques jours plus tard, l’on se trouve présenté à un nouveau collègue au physique semblable à notre agresseur. Notre attitude à son égard sera motivée par une méfiance d’autant plus forte que la ressemblance physique est motrice d’amalgame. ↩
La progression de la méfiance se fait d’autant plus rapide dans une population ayant l’impression abstraite d’une administration magnanime envers une communauté particulière, ouvrant une voie royale à la mise en place concrète de la situation contraire. ↩
http://www.contrepoints.org/2015/08/01/216310-le-biais-de-mefiance


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Le Repteux
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Re: Le biais de méfiance

Message par Le Repteux le Sam 1 Aoû - 18:01

La méfiance est liée à la résistance au changement de nos automatismes, une résistance aveugle à la conscience puisque que, par définition, un automatisme s'exécute sans son aide.


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troubaa
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Re: Le biais de méfiance

Message par troubaa le Lun 3 Aoû - 21:16

Dans la même lignée je tombe sur cet article consacré au livre "La Démocratie des crédules", de Gérald Bronner.

On retrouve un des effets du biais de méfiance.

Critique du dernier livre de Gérald Bronner, La Démocratie des crédules.
Par Johan Rivalland.

Le « droit au doute », parfois invoqué de manière paradoxale par ceux qui contestent les vérités qui semblent les mieux établies, implique aussi des devoirs, sans quoi il devient « négation de tout discours ». Tel est le point de départ qu’établit Gérald Bronner à ce passionnant essai, La Démocratie des crédules. Ainsi « on peut montrer que quelque chose existe, mais il est impossible de montrer définitivement que quelque chose n’existe pas ». Or, c’est ce que demandent les tenants des thèses du complot. Pour illustrer l’absurdité d’une telle proposition, Gérald Bronner s’appuie sur l’exemple suivant, très éloquent : « Je peux prouver qu’il existe des chevaux, mais je ne peux pas prouver qu’il n’existe pas de licornes ».

Rapporté au mythe conspirationniste du 11 septembre, par exemple, ses promoteurs vont soutenir près d’une centaine d’arguments différents en faveur du complot, mais abusent de ce « droit » au doute, semant le trouble dans les esprits, au détriment de la confiance, indispensable à toute vie sociale. Si plus personne ne fait confiance aux autres, nous montre l’auteur, que les rumeurs prennent le pas (ex : assassinat du Président), un « cercle vicieux cumulatif » risque d’entraîner, en certaines circonstances, des violences, voire des guerres civiles. L’affaire n’est pas banale (me faisant penser au célèbre canular d’Orson Welles sur l’arrivée des martiens qui, en son temps, avait causé une terrible panique aux États-Unis). Et cela ne date pas d’hier. Les Juifs, franc-maçons, gitans et d’autres en ont été des victimes. Or, la base-même des progrès de la connaissance passe par cette confiance, à proportion de l’importance croissante de la masse de celle-ci.

Ainsi en va-t-il de la méfiance à l’égard de la science, là où celle-ci a pourtant permis une élévation phénoménale de l’espérance de vie, vaincu des maladies et épidémies terribles et amélioré sensiblement le confort de vie. Que ce soit sur les OGM, le nucléaire ou les biotechnologies, les suspicions de l’opinion publique sont révélatrices de ce nouvel état d’esprit. Mais cette méfiance s’étend aussi aux journalistes, politiques, et même de manière générale « aux autres ». Signe d’un mal-être caractéristique de la France, en particulier, numéro un mondial de la morosité et du pessimisme, selon certaines études. Là où nous avons la chance de vivre « dans des démocraties stables où la liberté et la sécurité sont garanties ».

Et pourtant, jamais les théories du complot, parfois sur des thèmes les plus farfelus (ex : « homme-lézards ayant remplacé les gouvernants ») n’ont autant foisonné. La méfiance s’insinue partout.

En effet, ces mythes sont fondés sur un effet de dévoilement très satisfaisant pour l’esprit, un sentiment proche de ce que nous ressentons lorsque nous découvrons la solution d’une énigme (…) Par ailleurs, celui qui fait sien le mythe du complot a le sentiment d’en savoir davantage que le quidam et d’être donc moins naïf que lui. De là, il n’est pas toujours aisé de le convaincre de l’inanité de ses arguments, car il voit vite son interlocuteur comme le médiateur d’une doctrine officielle qu’il entend combattre.
Massification de l’information et avarice mentale

Gérald Bronner, dans une première partie, retrace l’histoire de l’évolution de la diffusion de l’information et des croyances, à travers ce qu’il appelle le « marché cognitif », jusque l’avènement et le développement d’Internet. Il montre que la profusion de l’offre ainsi développée et sa plus grande accessibilité n’a pas abouti à une amélioration générale des connaissances. Beaucoup d’individus, en effet, vont préférer s’orienter vers ce qui leur paraît simple et abordable, voire pseudo-scientifique, plutôt que vers des présentations complexes, scientifiques. Ils rechercheront aussi plutôt ce qui permet de confirmer leurs croyances que ce qui mène par un chemin plus complexe à la recherche de la vérité ou ce qui est susceptible de les infirmer.

Différentes petites expériences permettent ainsi au lecteur d’établir la preuve de la sélectivité de notre cerveau et de notre « avarice intellectuelle ». Extrapolé à la réalité, cela donne une idée de notre crédulité.

Le rôle particulier d’Internet

Puis, dans une deuxième partie, l’auteur lui-même mène ses propres expériences quant à la recherche d’information sur internet. Il apparaît alors que ce qui fait appel aux croyances figure très nettement en tête des réponses proposées sur divers sujets propices aux rumeurs, par rapport aux sites faisant appel à la connaissance. Cela s’explique par la forte motivation des « croyants », qui les amènent à consacrer du temps à leur argumentation, là où les « non croyants » ou scientifiques prennent le plus souvent la chose avec ironie ou ne peuvent se permettre de consacrer trop de temps à quelque chose dont ils pourraient pourtant démontrer facilement l’inanité du raisonnement. Là encore, l’auteur apporte de nombreux exemples passionnants qui vont dans ce sens (syndrome du Titanic, fausse mort de Michaël Jackson, 11 septembre, etc.), la plupart du temps fondés sur des millefeuilles argumentatifs auxquels il est difficile à un seul homme de pouvoir répondre.

Gérald Bronner étudie ainsi les différentes attitudes que cela peut engendrer chez l’interlocuteur démuni en argumentation face à celles, multiples, du croyant. Il montre également en quoi les simples lois statistiques peuvent permettre d’apporter une explication à nombre d’arguments invoqués. Il explique et démonte, de la même manière, le fonctionnement de certaines techniques telles que la gématrie, qui prétend démontrer que les grands événements de ce monde étaient écrits, ou la paréidolie, réflexe mental qui nous permet de voir des formes dans de l’informe (cas de la figure du diable vue par certains, avec un peu d’imagination, sur l’une des photos du World Trade Center en feu). Le nombre de caméras et d’images en circulation et l’accélération de leur partage sur internet participant largement de ces phénomènes statistiques.

La concurrence sert le vrai, trop de concurrence le dessert

Dans une troisième partie, l’auteur montre que la concurrence en matière d’information, bien qu’absolument essentielle à la démocratie, entraîne parfois des effets pervers, type dilemme du prisonnier (pour ceux qui connaissent la théorie des jeux). Il s’en suit des dérives dangereuses, telles que dans l’affaire de Toulouse, impliquant de manière absurde Dominique Baudis, la fausse agression antisémite du RER en 2004, la rumeur Carla Bruni / Benjamin Biolay ou, pire encore, l’affaire Terry Jones.

Les surenchères aux provocations ou auto-promotions se multiplient ainsi. Rapport alarmant sur les OGM, affaire des plages radioactives, suicides chez France Télécom, leucémies nucléaires, autant de dossiers sur lesquels l’auteur revient et pour lesquels la rigueur et la prudence n’ont pas été de mise, donnant lieu à des dérives incroyables de la part de médias davantage guidés par le sensationnel et l’effet moutonnier que par l’objectivité (en principe attachée au métier de journaliste), le temps de vérification de l’information décroissant à mesure que la concurrence s’accroît (au-delà d’un certain niveau).

Dans le cas de France Télécom, par exemple, Gérald Bronner offre une belle démonstration statistique et sociologique des manipulations justement en particulier statistiques de la part de certains et reprises en boucle par les médias, au mépris des analyses contraires et plus scrupuleuses proposées par d’autres mais noyées dans le tohu-bohu médiatique. Particulièrement édifiant. Avec en point d’orgue, on peut le penser, la mise en cause du processus de libéralisation du marché des télécoms et la nécessaire adaptation de France Télécom à travers le plan Next. À rebours de ce que révèlent les chiffres du nombre de suicides dans l’entreprise depuis le début des années 2000, soit avant même la mise en œuvre de ce plan. Si l’on y ajoute l’attirance de l’esprit humain pour les explications mono-causales (comme il en va, de même, pour le dérèglement médiatique), tout est réuni pour expliquer tout cet emballement médiatique.

Tous ces errements médiatiques ne révèlent pas plus que ceci : les journalistes et les commentateurs en général, sont des hommes comme les autres. Ils sont victimes d’illusions mentales et contaminés par des enjeux idéologiques, mais cette fragilité habituelle de l’esprit humain est amplifiée par l’urgence à délivrer une information à laquelle les contraint le monde médiatique.

Le danger démocratique

Puis, Gérald Bronner montre en quoi le processus de transparence, passant notamment pas la diffusion publique des documents officiels de l’administration (ou on peut penser aussi à la communication obligatoire du patrimoine des politiques en France, entre autres), tout en se voulant démocratique, devient à l’inverse un « danger démocratique », tant la suspicion, la paranoïa collective et la méfiance systématique vis-à-vis des politiques « se répandent comme un poison dans l’espace public », au-delà de toute raison. Les exemples abondent de situations où l’on s’est trouvés dans des scenarii de type « effet Othello » (émission canular sur l’éclatement de l’État fédéral en Belgique en 2006, par exemple) où les croyances viennent hélas prendre le pas sur la connaissance.

Il en va de même des tentatives de mise en œuvre de la démocratie participative, ou plus encore délibérative, entendant laisser les citoyens décider, ce qui part d’une bonne intention mais où les points de vue profanes ou du « monde militant » deviennent « assourdissants » sur de nombreux sujets, très souvent à caractère scientifique (OGM, technologies géniques, construction de lignes à très haute tension…). La méfiance à l’égard des scientifiques l’emporte alors très souvent et, avec elle, le désormais célèbre « principe de précaution », l’idée d’un complot scientifico-industriel germant dans l’esprit de certains (voir cet ouvrage, ou celui-ci) malgré des dizaines ou centaines de milliers d’expérimentations scientifiques convergentes, dont on ne tient alors plus vraiment compte. L’idée, chez certains, qu’une « sagesse des foules » l’emporterait sur celle d’un seul homme (voir, à l’inverse, ce qu’en dit Gustave Le Bon dans sa Psychologie des foules). Deux points de vue que Gérald Bronner renvoie dos à dos, les deux pouvant être vrais selon les circonstances, l’idéologie étant susceptibles en certains cas de laisser penser le contraire.

La mutualisation des connaissances, par exemple, est un cas positif d’intelligence collective supérieure. Pour le reste, et en particulier dans les cas où il est question d’expertise scientifique, certains confondent démocratie politique et démocratie cognitive, frisant alors avec la démagogie et le populisme, l’auteur définissant ce dernier terme comme « toute expression politique donnée aux pentes les moins honorables et les mieux partagées de l’être humain ».

Gérald Bronner se réfère ici, en particulier, au principe de précaution et à toutes les décisions qui vont en ce sens, impliquant hélas des coûts sanitaires, économiques et sociaux non forcément visibles de prime abord (à l’image de la disparition de l’eau de Javel dans les hôpitaux, présumée cancérigène, qui avait pourtant certainement sauvé des millions de vie jusque-là et n’a donc pas permis d’éviter des maladies, notamment nosocomiales, jusqu’en Haïti où, après le séisme de 2010, 5000 personnes sont mortes du choléra, jusqu’à ce qu’on consente à finalement réintroduire l’eau de Javel, stoppant ainsi l’épidémie).

De la démocratie des crédules à celle de la connaissance

Pour finir, Gérald Bronner propose quelques solutions, dans une dernière partie, qui permettraient de passer de la démocratie des crédules à celle de la connaissance. À rebours de ce qui transparaît à travers l’histoire des idées chez les plus grands philosophes, il observe que l’éducation ne suffit pas à éliminer les croyances. De nombreuses études révèlent, à l’inverse, que l’élévation du niveau d’études ne diminue pas la sensibilité aux croyances. Ce serait même souvent plutôt le contraire et les catégories les plus instruites seraient aussi les plus critiques à l’égard de la science. En outre, les adeptes de groupes sectaires ou les fanatiques, voire les membres d’organisations terroristes, sont souvent loin d’être de faible niveau social ou intellectuel, contrairement à certaines idées reçues. Suivant l’interprétation d’Edgar Allan Poe, Gérald Bronner évoque la plus grande disponibilité mentale des gens les plus instruits, plus conscients des limites de notre connaissance et, de ce fait, plus réceptifs à ce qui peut susciter la crédulité. D’ailleurs, « les arguments qui soutiennent ces croyances sont quelquefois subtils et techniques, ils leur confèrent une allure de vérité, voire de scientificité et ne peuvent jouer de leur pouvoir d’attraction que sur des esprits préparés à les recevoir ».

La solution réside cependant bel et bien « au cœur de nos esprits (…) L’esprit critique, s’il exerce sans méthode, conduit facilement à la crédulité. Le doute a des vertus heuristiques, c’est vrai, mais il peut aussi conduire, plutôt qu’à l’autonomie mentale, au nihilisme cognitif ». Le droit au doute, que nous évoquions comme point de départ, implique ainsi, selon Gérald Bronner, des devoirs, au premier rang desquels celui de la méthode. La solution consisterait donc à affaiblir le pouvoir d’attraction des raisonnements captieux par une formation intellectuelle différente de la part de notre système éducatif, d’une part, et « un type d’ingénierie de la communication » différent, dont notre auteur ne fait que dessiner les contours, se basant sur divers exemples de nouveau tout à fait passionnants. L’idée serait d’endiguer les erreurs de perception dans notre représentation du monde (comme cet exemple ahurissant de sondages montrant que 30% de nos concitoyens pensent encore que c’est le soleil qui tourne autour de la Terre, plutôt que l’inverse. Encore un des effets de notre « avarice cognitive »). Un mode d’apprentissage différent serait donc souhaitable.

De même, Gérald Bronner suggère une meilleure sensibilisation à l’existence des biais cognitifs dans les écoles de journalisme, afin de développer le réflexe de méfiance et la construction « d’hypothèses méthodiques et alternatives ». La formation, comme pour les médecins, pourrait se faire davantage en continu. Il propose aussi un système de sanctions pour faute professionnelle, afin d’éviter les excès que l’on connaît, par manque de déontologie.

Pour conclure, au-delà de toutes ces considérations sur la crédulité et ses maux, c’est surtout la démocratie elle-même qui est en danger, selon l’auteur, et c’est elle qu’il entend ainsi défendre par cette prise de conscience. Un essai passionnant à lire sans attendre, pour prendre davantage conscience encore des ressorts de la crédulité et de ses effets.
— Gérald Bronner, La démocratie des crédules, Presses Universitaires de France, mars 2013, 360 pages.


source : http://www.contrepoints.org/2013/08/10/134200-la-democratie-des-credules-de-gerald-bronner


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Re: Le biais de méfiance

Message par geveil le Mer 5 Aoû - 20:14

Très intéressant, en effet.


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Re: Le biais de méfiance

Message par Invité le Ven 11 Mar - 11:36

geveil a écrit:Très intéressant, en effet.
si l'occasion se présente, je t'inviterai au cinéma Very Happy
on n'ira pas voir "l'armée des ombres", je sais que tu l'as déjà vu.
Et celui là, tu l'as déjà vu ?

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Re: Le biais de méfiance

Message par geveil le Sam 12 Mar - 11:44

Non, son titre est " Déjà vu"? Je crois que j'aimerais. D'accord, allons le voir ensemble.


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Re: Le biais de méfiance

Message par Invité le Sam 12 Mar - 15:31

Oui, son titre est "Déjà Vu" Wink

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Re: Le biais de méfiance

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